Jour 4 : Tartu

Cette fois ci, je me suis réveillé comme une fleur, trente minutes avant l’alarme. Ce qui m’a laissé tout le loisir de flâner d’internet jusqu’à la douche, et de retrouver Dmitrijs autour d’un petit-déjeuner préparé par ses soins. Notre homme russe est en fait âgé de 64 ans, et il est la bienveillance incarnée. Il s’assoit en face de moi pendant que je déguste ses oeufs au plat, et armé d’un sourire sincère et de deux immenses yeux bleus, m’adresse quelques questions à l’aide de Google Trad. Il vit à Daugavpils six mois par an, puis s’en retourne auprès de sa famille… à San Diego.

Il a deux fils, et déjà trois petits enfants qui lui manquent énormément m’indique-t-il. Son premier fils est marié à une russe, le second toujours en étude. Il passe les six mois d’été en Lettonie qu’il a rejoint en 1987 pour enseigner à l’économie à l’Université de Daugavpils. Aujourd’hui retraité, il est un peu dans l’immobilier et surtout dans son Airbnb. Puis il s’en retourne à partir d’octobre profiter du soleil californien avec les siens. Dmitrijs ne parle pas le letton, car comme une grande partie de la communauté en ville et tous ses amis sont russophones, il n’en éprouve pas le besoin. Il compte 44 pays à son actif, et me confie adorer la France et Paris. Il est d’une sincérité touchante qui fait voler en éclat le cliché du russe patibulaire. Vladimir Poutine en recracherait son Borshtch.

J’aimerais que ce petit-déjeuner dure mais il est l’heure de rejoindre Greg, qui m’attend bientôt à son auberge. Après m’avoir souhaité un bon voyage et de revenir en Lettonie, Dmitrijs et moi-même nous saluons presque comme deux amis, alors que nous étions deux inconnus la veille.

Une authentique télévision soviétique.

Avec un léger retard, je retrouve mon copilote belge pour aller quérir au supermarché local les victuailles de la journée. Puis prenons pour la route. Près de 500 kms à avaler, il va falloir les digérer.

D’autant que ce ne sont pas les routes les plus funky de l’histoire. D’immenses lignes droites, assez peu de trafic et un paysage d’une platitude néerlandaise. A 13h00, la sympathique bourgade d’Alüksne nous accueille pour le déjeuner, qui se composera d’un sandwich jambon-fromage et de cookies en bordure d’un lac gentillet., à imaginer ce que serait que de vivre sous l’eau.

Nous passons ensuite la frontière estonienne sans trop nous en rendre compte puisqu’aucun panneau de l’indique. Le paysage et les routes changent un peu, plus de vallées, plus de virages, encore moins de civilisation. Nous traversons des forêts de pins immenses, et nous imaginons des films d’horreur en estonien qui ne donneraient rien à la cérémonie des Oscar.

L’arrivée à Tartu se fait vers 16h30. Un peu fourbu, je suis ravi de rencontrer Irina, mon hôte de ce soir. Elle possède une grande maison et un gros chien – Marta – beaucoup trop joueur et qui ne veut pas lâcher la belle, ce blaireau. Ma chambre est dans une cahute à l’arrière de la maison, où tout est aménagé pour accueillir des voyageurs. Lit, douche, frigo, et surtout UN SAUNA. C’était le but de la réservation, pouvoir profiter d’un authentique sauna estonien comme il se fait dans beaucoup de maisons de la région.

Mais ça attendra, puisqu’on part à la conquête de Tartu. Bénéficiant d’un karma sacrément optimal, il s’avère qu’aujourd’hui et jusqu’à dimanche se tient le food festival annuel de la ville. De la bouffe partout donc, et une bonne ambiance. Nous faisons étape en chemin au jardin botanique, qui dénombre quand même plus de 10 000 variétés de plantes et fleurs, et qui est sacrément sympa.

Quand je vous dis que c’est joli.

On gagne le centre ville en longeant une rivière, et c’est effectivement animé. Après plusieurs allers-retours dans la rue piétonne où un petit vieux joue un drôle d’instrument à trois manches, nous nous laissons tenter par une bière locale puis par une des échoppes qui sent bon la boustifaille grillée. Je sympathise avec un local qui faisait la queue devant moi afin de comprendre le principe du plat, et cède pour une grosse brochette de poulet épicé et des belles petites patates toutes rondes. Bien manger, le début du bonheur.

La soirée se poursuivra par une ballade sur les hauteurs de la ville, où se trouve l’université de Tartu et les impressionnantes ruines de sa cathédrale. Il faut savoir que c’est quand même une ville imposante – la deuxième plus grande du pays – avec ses 105 000 habitants (soit plus petit que Metz) et qui se veut être le coeur universitaire d’Estonie.

Impressionnantes ruines, n’est ce pas ?

Nous regagnons nos penates avant la tombée de la nuit, puisque Greg a choisi de camper sur un terrain non loin de ma chambrée, et souhaite s’installer en bonne et due forme avant la nuit. Je le quitte donc pour retrouver une somptueuse manière de clôturer cette fin de journée. Un feu qui crépite, le vinyle des Beatles qui tourne sur le tourne-disque, un sauna qui chauffe. Le plaisir. Je passe une quarantaine de minutes à cuire à la vapeur avant de m’écrouler sur le lit.

Il faut déjà penser à demain, et à une étape Capitale : Tallinn. Sur laquelle je fonde de beaux espoirs et qui j’espère tiendra ses promesses. A demain pour que l’aventure continue.

Jour 3 : Daugavpils

Le réveil est un peu moins douloureux ce matin que la veille, mais j’émerge tout de même encore fastidieusement vers 08h15. Le temps d’une douche et de rassembler affaires et neurones, il est l’heure de quitter Vilnius pour aller chercher la seconde étape du séjour, Daugavpils. Située à environ 250 kms de là, cette ville se veut être la seconde plus grande de Lettonie. Car oui, on va changer de pays une première fois.

On boucle nos ceintures vers 09h50, pour près de 02h30 de route. On ? Oui, on. Greg est du voyage. Cela s’est fait tout simplement en fait. Dans la continuité d’hier soir, il m’a confirmé dès le réveil être de la partie et nous voici à battre le goudron balte en tandem franco-belge.

Greg est cool. Il a 27 ans, vit et travaille à Bruxelles dans l’événementiel. Mais c’est un grand baroudeur. Avant ça il a passé deux ans aux quatre coins du globe – un globe n’a pas de coin vont rétorquer les mesquins, je les ignore – et a vécu de sacrés aventures. Prisonnier du Sultan de Jarawak, en pleine terreur à Manicouagan, isolé dans la jungle birmane, emprisonnant les flibustiers… Non, je m’égare. Greg n’est pas démasqué, mais il a entre autres relié la Belgique à la frontière russe en stop, bourlingué dans la pampa argentine ou encore fait du bénévolat en Nouvelle-Zélande. Un aventurier vous dis-je.

Et on parle de tout avec Greg. D’écologie, de football, d’études, du niveau ridicule du gouvernement français, de l’absence de gouvernement belge, de voyages, natures, pays, découvertes, rencontres. Greg est un bon gars, assez gêné que je lui propose la place de copilote dans ma voiture de course, il me suivra au moins jusqu’à Tallinn, sans doute jusqu’à Riga.

La route nous emmène au premier passage de frontière, la Lettonie donc. Et un mini crochet au bord d’un lac tout ce qu’il y a de plus chouettos pour profiter du calme ambiant et de l’air pur.

Et il y avait même des canards.

Nous arriverons au Airbnb que j’ai réservé sur le coup de 13h00. Dmitrijs nous reçoit. Dmitrijs est un russe d’une cinquantaine d’années et ne parle pas bien l’anglais. Son air renfrogné est renforcé par la surprise de voir débarqué non pas un, mais deux visiteurs. Après quelques atermoiements autour de Google Traduction, on arrive à faire comprendre que Greg demande un prix pour une nuit ici et décidera finalement que la nuitée à l’auberge de Daugavpils correspond mieux à ses deniers.

Compréhensif, Dmitrijs s’adoucit et nous conseille après que je lui pose la question d’aller voir le fort de la ville. Etant donné que c’est une ville-étape sur la route de Tallinn et que je n’attend absolument rien de ce coin, je me dis pourquoi pas. On reprend donc la Seat pour aller déjeuner au milieu d’un fort letton.

Ce que je nous ai pas encore dit, c’est qu’en s’enfonçant dans les terres lituaniennes et lettonnes, on a pris une magistrale claque soviétique. Ici, on bouffe du bloc de béton habitable par kilomètres carrés. Aucune question à se poser sur le soucis esthétique des soviets, les russkofs n’étaient pas là pour poser du parquet mais pour envoyer de la bétonnière à tour de bras. Résultat : C’est foncièrement moche, mais diablement efficace.

Le GPS nous emmène vers une place qui semble être le coeur du fort, ceinturée elle-même d’une batterie de bâtiments tantôt chatoyants tantôt délabrés. Ce coin est un mystère.

Et sur cette place, trois canons assemblés pointant vers le ciel. Et Greg bouffant une poire.

On voit quelques touristes débarquer, prendre une photo et repartir. On se dit que non, c’est impossible que les péquins viennent juste pour trois pauvres canons, qu’il doit y avoir autre chose. Suivant notre instinct (et Google Map), nous nous dirigeons vers l’autre entrée du fort et tombons sur quelque chose « d’un peu plus touristique ».

Une belle grande porte, symbolisant l’entrée principale du fort. Et par delà, des remparts, des armoiries, et même un musée à la faveur du peintre local. Il s’avère que l’existence du biniou remonte aux années 1200, mais qu’il a vraiment été construit en préparation de l’arrivée des troupes napoléoniennes en 1810. Même n’étant pas terminé (le fort ne fut achevé qu’en 1878), il a pu diviser les troupes françaises sur leur chemin vers Saint-Pétersbourg, et les trois canons vus plus haut témoignent de cette victoire. Je n’ai rien à vous dire sur le cheval blanc qui ouvre cet article, si ce n’est que c’est « le fantôme du fort ».

On met ensuite cap vers le centre ville, qui se veut selon le panneau de présentation de Daugavpils, « éclectique ». Rien à voir ici avec le 110m haies et les courses d’éclectisme. Daugavpils est construit sur les rives du fleuve Daugava, rien d’original jusque là.

Mais c’est son mélange de styles architecturaux qui détonne. Du bloc soviet en veux tu, en voilà. Mais aussi de jolies petits buildings de styles gothiques, une rue pavées et piétonne centrale, un petit tram très moderne et des bus ayant sans doute connu Staline, tout se mélange.

Une église orthodoxe dans le plus pur style kitch trône à côté d’une place où se prépare semble-t-il un concert. Nous déambulons dans les rues jusqu’à se faire atteindre par la soif, et nous laissons vaincre par une bière.

Si elle a une bonne gueule, la Mezpils est tout à fait banale.

Après quelques longueurs de rues à commenter l’architecture et un arrêt dans un parc aux abords d’une fontaine à s’amuser des gosses qui s’esquintent en trotinette, on se dit qu’on repasserait bien par la place du concert.

Il s’avère que ça démarre à 18h00, et que c’est le jazz band des Very Nice People qui ouvre la danse. Le public est majoritairement dans ses années 70, nous plombons donc largement la moyenne d’âge. Et pourtant, le son est agréable et inattendu.

Vient ensuite Aija Andrejeva, chanteuse lettonne présente à l’Eurovision 2010. Ca ressemble à de la pop, c’est du letton, j’entrave que dalle et m’en lasse assez vite. La place réunie pourtant plus de 500 spectateurs mais je ferais d’ailleurs comprendre à Greg qu’il est temps de bouger, on a de la route demain.

Daugavpils était une étape tout à fait aléatoire, mais qui a quand même offert son lot d’inattendu et de charme. Après un burger sympa dans un simili resto-bar-boite de nuit à l’ambiance très médiévale (des armures et des armoiries partout), je dépose Greg à son auberge et lui dit à demain pour une troisième étape.

Demain, c’est Tartu. Demain, c’est l’Estonie.

Jour 2 : KGB et Trakai Island

Second jour du périple balte. Et une fois n’est pas coutume, journée placée sous le signe de la culture. Car ça ne fait pas de mal, et la Lituanie semble en avoir beaucoup à en offrir. Ce qui aide énormément à comprendre son esprit contemporain.

Emergeant difficilement vers 10h30, je subis encore les sévices de la courte nuit précédente. Je parviens à me jeter dehors après d’une douche lituano-écossaise vers 11h30 et avec un premier objectif : le Musée du KGB.

Je l’avais repéré hier sur mon plan, mais il était à l’opposé du circuit que j’ai fait, et agréablement proche de mon auberge. Ce musée a en fait plusieurs noms : le Musée du KGB donc, le Musée des victimes du génocide, ou encore le Musée des occupations et des combats de la liberté. Ce qui en dit assez long sur son contenu.

Marteau et saucisse party.

Il n’est pas ici seulement question de la répression opérée par le KGB, mais par toutes les répressions des régimes totalitaires que ce pays a connu depuis son souhait d’indépendance. Sa position géographique en a malheureusement fait le point d’impact naturel entre le marteau nazi et l’enclume soviétique. Dès 1941 donc, les allemands établissent leurs quartiers dans Vilnius pour diriger leurs opérations sur la région, et s’affirmer contre Moscou en dépit du pacte de non-agression ratifié en 1939.

Le peuple Lituanien n’y échappe pas. Gestapo, répression, déportation, extermination du peuple juif et des réfractaires au totalitarisme germanique. En 1944, avec l’inversion du rapport de force et la débâche à venir des allemands, les Soviets prennent la main et investissent à leur tour les meubles de Vilnius. Et ils ne sont pas venus pour jouer à la marelle. Entre 44 et 53 (soit jusqu’à la mort de Staline), c’est près de 200 000 lituaniens qui sont déportés vers les confins russes, la plupart n’en reviendra pas. Et le trépas du Général Moustache en 53, s’il atténuera un peu les méthodes anti-humaines des soviets, ne rendra pas pour autant leur liberté aux lituaniens.

Des prémisses de Charlie Hebdo

A partir de 1953, le KGB entre en action. Et déploie tout ce qu’on voit dans les films, voire même infiniment plus. Espionnage, contre-espionnage, endoctrinement, contrôle des élites, surveillance des étrangers, tout y passe. Et ceux qui ne se plie pas à la doctrine soviet sont priés d’aller voir ailleurs au goulag si c’est mieux. Après un passage éventuel dans les geôles locales.

Les couloirs de la prison

Si le Musée est composé de salles permettant de comprendre l’évolution temporelle de la répression vécue en Lituanie, le sous sol est lui totalement en l’état. Et il fait diablement froid dans le dos. Les cellules, la salle de torture, les douches, le bureau du commandant, jusqu’à la salle d’exécution, tout y est authentique.

La salle de torture reconstituée, où le prisonnier était attaché au mur.

Ces murs verts font froid dans le dos, et je n’ai pas pu rester bien longtemps dans la salle d’execution, glacé par les impacts de balle toujours présents sur les murs. Mais cette terrifiante visite m’apporte une vision plus claire de ce qu’est l’état d’esprit lituanien.

Pendant près de 50 ans, ces gens ont vécu dans l’opprobre et la répression, leur demandant d’oublier leur culture et leur nature. Pendant près de 50 ans ils ont tenu en vie et en secret leur langue, leur histoire, leur amour de leur poésie, de leur littérature, de leur pays. Cela donne d’ailleurs énormément plus de sens à l’existence de la République d’Uzupis vue hier. Une leçon de vie que l’on ne voudrait plus voir arriver nulle part.

Il a fallu une grande pizza pour se remettre de cette sortie, et après une petite pause à l’auberge je m’embarque pour un paysage nettement moins sinistre : Trakai Island Castle.

A environ 35 minutes de route de Vilnius se trouve le seul château insulaire de toute l’Europe de l’est. Achevé au début du 15e siècle par Vytautas le Grand, Grand-Duc de Lituanie (cet homme a décidément beaucoup de superlatifs, ou quelque chose à compenser).

La visite, bien qu’elle soit charmante, n’apporte pas grand chose sur la raison de l’existence d’un chateau au milieu d’une foutue île. Certes, c’est quand même dur à assiéger, un château au milieu d’une saloperie d’île. Mais quand même, la caractéristique même d’un château n’est elle pas de défendre une position ?

Tombé en désuétude au 18e siècle, des grands penseurs ne sont succédés pour marteler que non, il ne faut pas laisser tomber l’héritage culturel de la Lituanie. Et c’est seulement dans les années 60 qu’il fut totalement rénové et demeure aujourd’hui l’une des fiertés nationales. Les grands pontes (pas les plus grands, mais quand même des grands pontes) se succèdent pour visiter la bâtisse, qui impose en effet un certain cachet romantique (à voir ici pour vous donner une idée).

Outre le château, Trakai est une petite ville en bord de lac tout à fait charmante. Elle comporte de jolies maisonnées en bois bordant l’eau, et des wagons d’attrapes-touristes vu qu’il en arrive par bus pleins. Mais elle mérite de s’y arrêter, ce que j’ai fait en m’asseyant en bord de lac pour manger des raisins et me faire racketter par des canards affamés.

La soirée ne sera consacrée qu’à du repos, et la rencontre de Greg, voisin de chambrée. Greg est belge et présent par hasard. Il sort de vacances en Pologne avec sa copine et avait encore dix jours à tuer donc il a filé droit vers l’est. Le voilà à Vilnius et il ne sait pas où aller.

Greg, est-ce un hasard si j’ai une place dans une voiture qui part faire dix jours de trip dans les pays baltes ? Possiblement. Toujours est il que demain, Greg embarquera très probablement avec moi. Et je vais avoir dix jours pour lui rappeler que la France est championne du monde.

Et demain, c’est la seconde étape : Daugavpils, en Lettonie. A demain avec Greg, ou pas.

Jour 2 : 17h43 ce jour là

Une petite rubrique supplémentaire (il n’y en aura que deux) avec ce format vidéo. Il s’agit simplement d’une minute brute de vidéo, dans un environnement plutôt sympatoche. Vous en aurez une tous les jours, c’est gratuit et ça me fait plaisir. Et on va essayer de renouveler le style à chaque fois. Plus d’informations sur la minute en question dans l’article du jour, qui suivra. A vous Cognacq-Jay.

Jour 1 : Vilnius

Nous y voilà. Nous y sommes. Et tel que vous le voyez, je m’affaire déjà à la tâche. Cette Grimbergen à 2.50€ (j’ai bien dit 2.50€) qui trône fièrement devant un bar totalement vide sera mon compagnon de soirée. A l’heure de ces lignes, je suis dans une auberge de jeunesse ni fameuse ni miteuse située dans le nord de la ville de Vilnius.

Après un réveil à 04h00 du matin, un départ 45 minutes plus tard, un décollage à 07h20 et un léger suspense lors du transfert à Vienne pour cause de retard, j’ai atterri à Vilnius à 12h45 heure locale, fumé comme un lardon. Il a fallu ensuite récupérer le char qui me permettra de battre la campagne lors des 15 prochains jours. Après un long moment de recherche et d’hésitation à se dire « mais bordel, l’agence dans laquelle j’ai réservé existe-t-elle vraiment ? », je m’en tire avec une Seat Ibiza. C’est pas si mal.

J’ai été reçu vers 14h30 à « l’Opéra Hotel » par le tenancier de cette modeste cambuse. L’homme en question tient globalement du cliché « jeunesse russe qui a juste besoin de croiser votre regard pour se faire respecter ». Le bras droit couvert d’une espèce manchette de tatouages, c’est un poids plume qui a l’air suffisamment affuté pour faire sauter facilement des molaires. J’ai donc l’instantanée envie d’être sympathique avec lui.

Il me conduit dans les étages par un ascenseur de 1972 qui doit être révisé une fois par décade, puis par delà les couloirs de chambre d’hôpital dans la « Room number 2 », un banal empilement de lits superposés. Je lui soutire les quelques informations utiles à ma survie (wifi, supermarché le plus proche) et le laisse faire mon lit à moitié. Je finirai moi-même, pas de soucis, merci, je vous aime.

C’est dans cette même chambre que je fais la rencontre d’un premier voyageur. Et c’est un français. Il a l’air aussi ravi de moi de croiser un compatriote. Pas de nom, pas d’âge, pas de destination. On s’échange juste quelques questions de politesse, et j’apprends qu’il vient souvent pour « danser », que « les filles y sont jolies et la bière par chère ». C’est sommairement résumé, mais suffisant pour le moment. Sa seule recommandation sera d’aller me perdre dans la vieille ville. Ce qui occupera toute mon aprem’.

De ce que j’en ai vu de mes trois heures d’errements dans Vilnius – et vous me direz à raison qu’on ne tire pas de leçon sur une ville en si peu de temps, et je vous répondrais que je m’en fou en prenant une nouvelle pinte -, cette ville est un immense collage. Il y a de tout, pour tous, et chacun à l’air de s’en contenter. Ce qui est carrément plaisant. Immense influence soviétique dans l’architecture de la ville, on ne s’en retrouve pas moins subjugué par des petites rues piétonnes pavées qui sentent bon le passé médiéval.

L’orthodoxe et le christianisme font du bon copinage. Le capitalisme est lui aussi bien présent au banquet. On se fait livrer son Uber, les gamins font les marioles sur des trottinettes électriques en portant des maillots de Barcelone et d’Arsenal, on fait la queue pour recharger sa clope électronique. La bonne routine d’une capitale en fait. Mais pas que. Il y a un côté accessible qui donne envie de continuer dans cette rue pavée pour voir sur quoi on va tomber, et qui ne nous déçoit jamais. Ici l’Université, là l’Hôtel de Ville, là-bas un musée. Tous aussi impressionnant les uns que les autres.

Ici l’Eglise Sainte-Anne

Mais le plan de la ville ne m’a pas mené que vers de jolies briques rouges. A la découverte de la « République d’Uzupis », je n’ai pas pu faire autrement que trainer ma carcasse vers ce pays fictif dont je n’ai jamais entendu parler.

Car on parle bien d’une République, qui a sa propre constitution, son Président, et une fontaine à bière. Son nom signifie « par delà la rivière », et elle se veut être le repère des artistes de la ville. J’ai dû me documenter un peu pour comprendre le pourquoi du comment du délire d’Uzupis. L’histoire voudrait que deux habitants du quartier assis autour d’une bière ont décidé un jour d’en faire une République. L’un serait le Président, l’autre le Ministre des Affaires Etrangères. Le Parlement se situe dans un bar, et la Constitution y fut rédigée en trois heures.

Et cette Constitution, qu’on trouve même en Français, est épique

Si Uzupis se veut être une blague, elle défend des causes sérieuses. C’est ainsi qu’on y trouve une maison du Tibet, qui veut défendre le Tibet de l’occupation par la Chine et qui a valu un gel de toutes les exportations lituaniennes vers la Chine (ça doit pas se résumer à beaucoup plus que quelques bocaux de confitures de mûres).

Art, musique et nature sont les plus belles préoccupations d’Uzupis

C’est un sacré délire. Mais un délire ayant une portée et une signification tellement belle qu’on ne peut que s’y arrêter. Surtout lorsque l’on sait que le quartier était autrefois le plus ghetto de la capitale, avec une rue sinistrement renommée « rue de la mort ».

La fin de l’après-midi s’est soldée par une poursuite de ballade dans la vieille-ville avant un énorme coup de barre qui m’a précipité vers une sieste d’une heure trente à l’auberge et la traque d’un diner frugal et houblonné.

Il est temps de refaire le plein d’énergie. On profitera un peu mieux de la vie nocturne demain, et surtout de la première excursion du voyage : Trakai Island Castle. Un chateau, sur une foutue île.

Je veux en comprendre l’intérêt. A demain.

Lituanie, Estonie, Lettonie : J-7

« Où est-ce que j’ai encore foutu cette saloperie de passeport ? »

— Napoléon, pas longtemps avant de partir se faire éclater en Russie.

A J-7, ça se précise. On a désormais eu le temps de faire 87 fois le voyage dans sa tête, on sait à peu près où on va. Les billets d’avion sont pris, les étapes sont posées. Seule l’excitation demeure désormais. Mais où on va d’ailleurs ?

On part à l’aventure vers l’Est, celui avec un grand E. A la frontière orientale de l’Europe, celle qui a longtemps vécu sous le sigle du marteau et de la saucisse. Des capitales riches en histoire, des paysages préservés, des bières pas chères, les raisons sont nombreuses de partir découvrir un coin de continent assez peu connu mais qui semble pourtant avoir beaucoup à offrir. A nous la Lituanie, l’Estonie et la Lettonie.

Après une première expérience italienne en Mai 2019, je suis entièrement convaincu du format « road trip en solo » qui offre une liberté absolument totale. Envie de rester une nuit de plus dans une ville ? Facile. Envie de dormir trois heures de plus et de déjeuner à 16h00 ? Mais carrément oui. Envie d’emmener jusqu’à la prochaine ville les trois larrons rencontrés au bar hier soir ? On fonce.

26 heures de route, ça requiert des playlists de qualité.

Atterrissage à Vilnius le 30 juillet, décollage de Vilnius le 13 aout. Entre temps, un peu plus de 2 000 kms et plus d’une journée de route. Si les étapes sont posées, elles restent susceptibles de bouger au gré des aléas et des rencontres du voyage. Vilnius donc, puis Daugavpils en Lettonie, Tartu, Tallinn et Pärnu en Estonie, Ventpils et Liepäja en Lettonie, Klaipéda en Lituanie, Riga à nouveau en Lettonie et enfin le retour à Vilnius.

Un parcours mi-citadin, mi-côtier, qui permet de varier les plaisirs. Les étapes retenues l’ont été soit par l’intérêt qu’elles représentent ou sur recommandation, soit par soucis utile et ne pas avoir à passer huit d’affilées dans la bagnole à insulter les mouettes.

Vous me direz que ce circuit est complètement con car il n’obéit à aucune logique, mais vous comprendrez plus tard le pourquoi du comment. Les quatre premières nuits (deux à Vilnius, une à Daugavpils, une à Tartu) sont réservées via Airbnb. La suite, on la laisse ouverte à l’imprévu.

Parce que c’est ce qu’on recherche quand on voyage en solo. De l’imprévu, de l’aventure. Et ça démarre dans sept jours.

Mais qu’est ce que je fous là, moi ?

En voilà une bonne question.

Si vous êtes ici, c’est probablement parce que vous n’avez rien d’autre à faire, qu’il est 10h43 et que votre journée n’avance pas, que vous vous autorisez une pause cérébrale, ou que vous vous faites globalement chier. Tâchons donc de vous occuper un peu. Bienvenue.

Ici, on s’aventure, on rencontre. On loupe la sortie et on fait demi-tour. On pérégrine, on s’aère, on profite. On se perd en chemin, aussi. On n’apprend rien de fondamental, mais on est curieux, en quête d’inattendu et de « pas fait exprès ».

On est là pour parler voyages, de rencontres hasardeuses au détour d’une chambre en auberge de jeunesse, de football bien sûr, mais aussi de bouffe, d’alcools locaux, de ce château du 18e siècle dont tout le monde se fout, de la taille du poisson pêché par ce mec qui n’a pourtant pas l’air balèze. Bref, de tout mais surtout de rien d’important.

En fait, vous êtes tout simplement avec moi, dans mes yeux (non, pas parce que je suis astigmate), et dans ma tête (non, pas parce que je suis schizophrène). On est réuni ici parce que j’ai envie de partager avec vous. Parce que le bonheur n’est vrai que quand il est partagé (Into the wild) et parce que bien manger, c’est le début du bonheur (Aimé Jacquet).

Bref, on est juste là pour se laisser emporter. C’est ça, Take Away. Bonne lecture.

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