
Il y a de ces matins où l’on sent que la journée sera inoubliable. Et c’est avec cette impression que j’ai ouvert les yeux en ce septième jour de voyage, malgré le fait que ma nuit ait été animée par un féroce concours de ronflements belgo-néo-zélandais (avantage Belgique au décompte final).
Après un café de fortune et de petites courses à la supérette du coin en quête d’un petit-dej’, je m’en vais retrouver la voiture et une amende de stationnement de 40€ déposée un dimanche soir à 22h48. Saloperie de bolchéviques. Mais cela n’entamera pas mon enthousiasme.
Je retrouve Greg, nous saluons nos camarades de chambrée et prenons la direction de la prison de Rummu, situé à 35 minutes de route de Tallinn. Pourquoi visiter une prison vous demanderez vous avec un sourcil levé ? La réponse tient en une photo :

Cette prison était exploitée par les soviets à partir des années 1940, et ce jusqu’à l’indépendance de l’Estonie en 1991. Construite à proximité d’une carrière de calcaire et de marbre, la prison fournissait des hommes dans l’exploitation minière. Pas besoin de faire trop de maths pour voir arriver ce qui arriva. Après l’arrêt de son exploitation et du pompage de l’eau souterraine, les tunnels ont fini par se remplir et inévitablement s’effondrer, ce qui fit immerger une partie de la prison et des équipements miniers encore présents.
C’est ainsi devenu un magnifique petit lac au milieu duquel trône une prison, qu’il est possible avec force de précaution de visiter à ses risques et périls.

Mais la pause se veut courte car nous devons prendre le bateau à 14h30. Qui dit bateau veut côte, et la côte où nous allons se trouve à deux heures de route. Pas de temps à perdre donc, et nous arrivons à temps pour embarquer dans le très modeste port de Munalaiu, pour l’île de Kihnu.
Kihnu est une petite communauté de 700 habitants, qui chérissent les valeurs des vieilles traditions, chants et langue de l’île. Durant des siècles, les hommes étaient occupés toute l’année en mer ce qui a permis aux femmes de devenir les véritables garantes de la bonne tenue de l’île. Coupant leur bois, construisant leur maison, cultivant leur jardin, fabriquant une partie de leurs vêtements, elles sont d’une autonomie totale. Bien sur que le 21e siècle est présent sur l’île et qu’elles vivent en adéquation avec leur époque, mais elles n’en demeurent pas moins complètement indépendantes.
C’est sur proposition de Greg que nous posons les pieds sur Kihnu. Ni lui ni moi n’avions jamais entendu parler de l’une des dernières sociétés matriarcales d’Europe, et c’est au travers d’une vidéo Youtube qu’il a suggéré que l’on y séjourne.

Ici, pas de rues, juste des maisons sur une carte, qui portent chacun leur propre nom. Cinq kilomètres de long par trois kilomètres de large, submergés par la nature et l’autonomie.
A notre arrivée, nous louons un vélo et pédalons vers notre logement, la maison appelée Miku Talu. C’est Viviana qui nous reçoit. Une estonienne trentenaire dans le plus pur style Kihnu. Elle est en train de peindre la porte d’une maisonette fraichement achevée à notre arrivée. Nous faisons également la connaissance d’Eric. Un franco-américain dans ses 40 ans, venus là pour deux jours, qui se sont transformés en une semaine. Je le comprend déjà, cet endroit a tout du paradis. Après quelques échanges sur l’île, quoi y faire, et où manger, nous partons avec Greg à l’aventure en vélo.
L’idée est de percer à travers les bois et de trouver une côte. Nous pédalons donc au hasard pour finir par déboucher d’un sous bois sur un grand terrain vague, donnant lui-même sur la plage. Cet endroit est fabuleux. Rien d’autre que l’eau, le sable, les rochers, le bruit des vagues et de lointaines mouettes. Ici, plus rien ne semble avoir d’importance tant on semble loin de tout.

Ayant prévu le coup, je passe un short de bain et me lance dans une Mer Baltique à probablement pas plus de 17°C. A environ 200 mètres au loin, un rocher isolé semble m’appeler et je me lance à son assaut. Ce n’est pas très profond et j’y arrive après m’être fait à cette température sensiblement hostile. Me hissant sur le rocher, je fais signe à un lointain Greg sur le rivage. Je me suis bien sur esquinté l’intérieur des cuisses, des bras et sous les pieds dans cette entreprise, mais le jeu en valait la chandelle.
Nous prenons ensuite la direction de la pointe sud de l’île, où se situe le phare. Après des années sans vélo, je retrouve des muscles oubliés sans que ce ne soit désagréable. Nous coupons par un sois-bois qui ne doit pas être fait pour le vélo, et entre les branches et les moustiques, je me fais démonter.
Mais là encore, le panorama offert par le phare est à couper le souffle.

J’aimerais rester là, des heures, peut-être des jours. C’est si calme et paisible. On ne fait que des choses qui importent sur cette île. Et on ne devrait rien faire d’autre.
L’heure avançant, nous reprenons la route pour passer par l’un des deux commerces de l’île, acheter de quoi diner. Le diner en question sera un mélange de tout : apéro Tuc et chips, pâtes à une sauce locale, courgettes grillées au barbecue, et surtout viande de phoque achetée par Eric. Je me laisse tenter et c’est un goût puissant et fumé, rien de comparable avec ce que je connais.
Après un passage par un délicieux sauna et une douche, je passe la soirée à discuter en terrasse avec Viviana, son frère, et tous ses visiteurs. Deux finlandais et une russe de Sibérie tous soixantenaire, Eric et Greg. Si la conversation n’est pas toujours facile, la soirée n’en demeure pas moins délicieuse.

Je fais plus ample connaissance avec Viviana. Elle vit ici six mois par an, le reste à Parnu, ville côtière à deux heures de bateau. Elle revient de onze ans à New York, et a décidé de reprendre le flambeau de sa mère, et fait désormais ici tout elle-même. Elle est admirable. Et quand je lui demande si elle n’a jamais pensé demander de l’aide, elle se vexe presque. Par de l’aide, j’entends un ou deux volontaires qui viendraient passer ici quelques semaines pour contribuer au développement de ses huit hectares (pour ceux qui veulent en savoir plus, c’est le but du site www.workaway.info). Elle comprend mieux et admet que c’est une belle idée, je lui répond que ça me permettrait de revenir l’année prochaine.
Les finlandais et la russe descendent bières et vin blanc tandis que je reste sage. Les sujets varient sur le tourisme, la politique, inévitablement les gilets jaunes et de la vision future de l’Europe, qui nous a quelque part tous rassemblés ici ce soir.
Je m’en irai trouver le sommeil vers 23h30, car une longue route de cinq heures m’attend demain. Mais si j’avais su, je serais volontiers resté une ou deux nuits supplémentaires à Kihnu.
A penser qu’un bout de paradis existe au large de l’Estonie.